Nous avons eu le plaisir d’interviewer Guirec Soudée lors d’une rencontre organisée par ses soins pour remercier l’ensemble de ses partenaires, à l’issue de sa dernière aventure hors normes.
Partenaire de son projet depuis maintenant deux ans, nous sommes particulièrement fiers de l’accompagner dans ses défis toujours plus ambitieux, portés par une exigence, une humilité et une capacité d’engagement rares — toujours fidèle à nos bottes Neptune, qui l’ont accompagné à chacune de ses aventures.
Ces derniers mois, Guirec nous a une nouvelle fois fait vibrer en repoussant les limites de la navigation extrême, en battant avec brio le record du tour du monde à l’envers en solitaire et en multicoque, une performance historique réalisée en 94 jours, 21 heures et 58 minutes, pulvérisant un record qui tenait depuis plus de 20 ans.
À travers cet échange, nous revenons avec lui sur son rapport à l’exploration, à la nature, aux éléments, ainsi que sur les moments forts qui ont marqué ses différentes expéditions.
Tu as vécu des aventures exceptionnelles en pleine nature. Qu’est-ce qui te pousse à partir explorer ces environnements sauvages ?
Ce que j’aime avant tout, c’est être loin de toute civilisation. Ou alors découvrir des peuples très reculés, qui ont une autre manière de vivre et qui peuvent m’apprendre énormément de choses. Je pense par exemple au Groenland, au fait d’avoir vécu avec les Inuits, d’être parti à la pêche avec eux… ce sont des expériences incroyables.
J’aime être loin, seul, en mer. C’est là que je me sens vraiment moi-même, dans mon élément. Se sentir tout petit face à la nature, savoir qu’on ne peut compter que sur soi, c’est quelque chose qui m’anime profondément.
J’ai adoré le fait d’être un pionnier avec ce tour du monde à l’envers en multicoque, le premier à réaliser ça sur ce type de bateau.
Ce qui me passionne aussi énormément, ce sont les fonds marins. J’aimerais tellement pouvoir les explorer davantage, parce qu’aujourd’hui on ne connaît finalement qu’une petite partie des océans.
Un de mes rêves serait de descendre dans un sous-marin à une profondeur extrême pour découvrir un autre monde, avec sûrement des animaux immenses et complètement fascinants.
Tu entretiens un lien très fort avec l’eau et la navigation. Comment décrirais-tu tes émotions les plus profondes lorsque tu es seul(e) face à l’immensité de la nature et de l’eau ?
Je ressens une puissance incroyable. Ce sont des moments uniques, où j’ai la sensation d’être seul à vivre ça à l’instant présent. C’est extrêmement intense, excitant, presque comme une montée d’adrénaline permanente.
Ça me rappelle les sensations que je peux ressentir en chute libre, quand on saute d’un avion à plus de 200 km/h. Pour moi, se retrouver dans une énorme tempête en mer procure une intensité
comparable.
J’aime cette sensation d’être fort dans un environnement où, pourtant, je me sens minuscule face à la nature.
Peux-tu nous raconter une expérience marquante vécue en mer, dans des conditions extrêmes (rencontre avec un ours polaire, immersion dans une communauté inuite…) ?
Dans le passage du Nord-Ouest, je me souviens d’un moment où j’aperçois quelque chose bouger au loin. Au départ, je pense que c’est un phoque. Puis, en me rapprochant, je réalise que c’est un ours polaire. C’était assez irréel.
Mais l’un des souvenirs les plus marquants reste mon hivernage dans les glaces au Groenland. J’étais prisonnier d’une banquise épaisse de 30 à 40 centimètres, mais malgré ça très instable à cause du vent. Puis une énorme tempête est arrivée. La houle s’est engouffrée sous la glace et tout a explosé comme un immense puzzle.
Je me suis retrouvé au milieu de ça, complètement impuissant. Mon bateau se faisait compresser par la glace, il se déformait sous la pression. Il n’y avait plus de soleil depuis 70 jours, les températures descendaient jusqu’à -40, parfois -60°C… et là, vous êtes seul. Enfin, pas totalement, parce que j’avais Monique avec moi, mais malgré tout j’ai vraiment eu peur.
Je me suis demandé comment tout ça allait finir. Je craignais de perdre mon bateau. J’ai préparé mon matériel de survie, sorti mon paddle et mon annexe, mais je savais aussi qu’au milieu de ces blocs
de glace en mouvement, il aurait fallu sauter de morceau en morceau pour survivre… À ce moment-là, j’ai commencé à imaginer tous les scénarios catastrophe possibles.
Tu as été bloqué(e) dans les glaces pendant 130 jours. Comment as-tu vécu cette période ? Qu’est-ce que cette expérience t’a appris sur toi-même ?
Cette expérience m’a appris à me confronter à moi-même. C’était la première fois que je me retrouvais isolé aussi longtemps, sans aucun contact avec le monde extérieur. Et 130 jours, c’est extrêmement long.
Mais c’est aussi assez incroyable de se retrouver seul avec soi-même, d’avoir enfin le temps de se poser toutes ces questions existentielles qu’on repousse dans la vie de tous les jours parce qu’on court toujours après le temps. Là, au contraire, on a presque l’impression que le temps s’arrête.
Ça a été à la fois la plus belle et la plus dure expérience de ma vie. J’ai vécu des moments incroyables : les aurores boréales, les caribous sur la banquise, les trous que je faisais dans la glace pour aller pêcher…
Et puis il y a eu aussi l’annonce du décès de mon père, que j’ai apprise par un pêcheur dès le premier jour. Ça a été très difficile à gérer. Mais je n’ai jamais cessé de me dire que, finalement, je n’étais pas totalement seul, que mon père m’accompagnait dans cette aventure.
Quel est, selon toi, le mer ou l’océan le plus exigeant au monde pour naviguer ?
Ce n’est pas une question facile. Pour moi, l’océan Indien est probablement le plus difficile, parce que c’est une mer très hachée, très courte, très “casse-bateau”, donc extrêmement inconfortable.
Après, je préfère malgré tout traverser l’océan Indien dans de bonnes latitudes plutôt que naviguer en plein hiver au-dessus des cercles polaires. Là, il faut gérer le froid extrême, la glace et une mer qui peut devenir totalement déchaînée. Ce sont des zones où il faut vraiment respecter les saisons.
J’ai aussi forcément une pensée pour le Cap Horn, que j’ai eu la chance de franchir trois fois dans ma vie : deux fois dans le bon sens et une fois à l’envers. On sait que c’est un véritable cimetière à bateaux. La mer peut y être énorme, notamment à cause des différences de profondeur très brutales, puisqu’on passe d’environ 5 000 mètres à seulement 50 ou 100 mètres. Les dépressions viennent aussi se concentrer
entre la péninsule Antarctique et le Cap Horn, où il y a très peu de passage, donc les vents y sont souvent extrêmement violents.
Quels sont les plus beaux endroits que tu as eu la chance de découvrir, sur terre comme en mer ?
Pour moi, aujourd’hui, c’est clairement l’Arctique et le Groenland. C’est d’ailleurs pour ça que cet été, j’emmène ma femme et mes enfants au Groenland pendant deux mois et demi. J’ai promis à mes enfants de leur faire découvrir un ours polaire, donc c’est un peu l’objectif de l’été.
C’est un endroit auquel je suis profondément attaché, parce que j’y ai vécu des moments très forts et rencontré des personnes incroyables.
Plus récemment, j’ai aussi découvert l’Île de Pâques. Ce sont des îles extrêmement sauvages, très loin de toute civilisation. J’aurais adoré pouvoir y passer davantage de temps, mais évidemment, dans le cadre de mon challenge, ce n’était pas possible.
La protection des océans est un engagement important pour toi. Est-ce que tu observes concrètement les effets du changement climatique et de la pollution au fil de tes navigations ?
Oui, très clairement. Si je prends l’exemple du Groenland, je sais déjà que si je retournais aujourd’hui dans
certains endroits où je suis passé il y a quelques années, les paysages auraient changé. La calotte glaciaire diminue énormément.
J’ai aussi été confronté, au large de l’Antarctique, à un immense morceau de banquise qui venait de se détacher : environ 250 km², soit plus de deux fois la taille de Paris. C’était gigantesque.
Et puis il y a toute la pollution en mer. On voit énormément de déchets flotter : des caisses, des filets, des bidons… sans parler de tout ce qu’on ne voit pas et qui nous inquiète beaucoup, nous les navigateurs, parce qu’à haute vitesse une collision peut vite devenir dramatique.
J’ai quand même le sentiment qu’en France et plus largement en Europe, on est plutôt sensibilisés à la protection des océans. Mais quand on voit qu’il existe encore des endroits dans le monde où les déchets sont jetés directement dans les rivières, qui finissent ensuite dans l’océan, on comprend qu’il reste énormément de travail à faire.
Pour sensibiliser nos lecteurs à la préservation des océans, quelles leçons tirées de tes voyages aimerais-tu partager ?
Je me souviens notamment d’un épisode qui m’a beaucoup marqué pendant ma traversée retour de l’Atlantique à la rame. J’avais croisé un fou de Bassan qui avait du fil de pêche complètement enroulé
autour de la patte. On voyait que c’était tellement enroulé qu’il ne réussirait probablement jamais à s’en libérer. Et forcément, quand on voit ça, ça nous touche énormément.
J’ai toujours été éduqué avec cette idée qu’il fallait préserver cette nature incroyable qui nous entoure. Aujourd’hui, j’essaie à mon tour de transmettre ça à mes enfants, mais aussi aux plus jeunes en général, notamment à travers des interventions dans les écoles.
Enfin, quels seraient tes trois conseils essentiels pour quelqu’un qui souhaite se lancer dans la voile, que ce soit pour suivre tes traces ou simplement débuter ?
Le premier conseil, ce serait de tracer sa propre route. Ne pas se comparer aux autres ni chercher à entrer dans une compétition permanente.
Ensuite, il faut avoir envie d’apprendre et surtout bien s’entourer. Rejoindre une bonne équipe de voile, naviguer avec des gens expérimentés, apprendre progressivement. Aujourd’hui, il existe aussi des plateformes de co-navigation qui permettent de se former facilement.
Et enfin : être prudent, déterminé et ne jamais baisser les bras, même dans les moments les plus difficiles. Il faut toujours rester positif.










































